Staemmler: les processus régressifs

Ce qui a motivé mon intérêt plus particulièrement pour cet article, c'est l'interpellation de quelques récits de patients qui m'ont amenée à entrevoir qu'il pouvait s'agir de quelques mouvements « régressifs » sans pour autant les affubler de quelconques diagnostics psychopathologiques ou de les faire rentrer dans des grilles de lecture théoriques ou autres conceptualisations a priori.

Ma curiosité donc était de voir comment un professionnel Gestaltthérapeute contemporain avaient tenté de théoriser ce que la psychanalyse nomme « régression » et comment je pouvais faire des liens me permettant d'enrichir ma pratique et ma théorisation.

Staemmler fait paraître son article dans le Gestalt Journal en 1997 en anglais puis celui-ci est repris, traduit en français dans le Cahier n° 5 de 1999 du C.E.G.T. intitulé Plain Champ. L'article s'intitule « Vers une théorie des processus régressifs en Gestalt-thérapie. »

Ce qui m'interpelle en premier lieu, c'est que le concept de « régression » disparaît au profit de « processus régressifs », l'adjectif qualifiant ici des processus.

Son intérêt s'est porté sur ce sujet pour des raisons cliniques. Il va chercher appui entre autres, chez Balint, psychiatre et psychanalyste hongrois (1896-1970) qui a écrit Les Voies de la Régression, Lewin, psychologue américain d'origine allemande (1890-1947) qui s'est entre autres intéressé à la théorie du champ, Moser, psychanalyste et psychothérapeute allemand, né en 1938 dont le travail est axé sur le corps et Daniel Stern, pédopsychiatre et psychanalyste américain qui s'intéresse plus particulièrement aux enfants et qui écrit entre autres parutions, en 1985, Le Monde interpersonnel du Nourrisson.

Staemmler construit son article selon le plan suivant :

● Reprise du terme psychanalytique de « régression » dont il donne une explication succincte et quelques commentaires critiques

● Approche d' une conception gestaltiste de la « régression »

● Proposition d' une compréhension gestaltiste des processus régressifs

Dans la première partie, il s'appuie sur la définition de la régression de Laplanche et Pontalis de 1988 : « Dans un processus psychique comportant un sens de parcours ou de développement, on désigne par régression un retour en sens inverse à partir d'un point déjà atteint jusqu'à un point situé avant lui. »

Cette représentation de la régression est en lien avec la psychologie du développement qui considère que les phases découlent les unes des autres successivement. Dans cette vision des choses, l'aspect temporel et l'aspect formel de la régression sont peu différenciés.

Cependant, même si Freud avait élaboré le modèle consistant à définir les stades oral, anal et génital du développement psycho-sexuel de l'enfant, il mettait en garde contre une trop grande rigidité : « Ce serait une erreur de croire que ces trois phases se succèdent l'une l'autre de façon bien définie. L'une peut apparaître en plus de l'autre ; elles peuvent se chevaucher, elles peuvent être présentes côte à côte. »

Staemmler va montrer l'évolution des représentations de ce concept de régression, en puisant auprès de psychologues, psychiatres, psychanalystes et Gestaltthérapeutes qui se sont intéressés de près ou de loin à ce sujet :

– W. Mc Dougall (1871-1938) psychologue, disait en 1926: « Les fonctions psychologiques forment une hiérarchie mais ce n'est pas chaque cas de fonctionnement à des niveaux inférieurs qui devrait être appelé régression. Je suggère que le terme devrait être réservé aux seuls cas où la nature pathologique du processus est révélée par le fait que lorsque les circonstances exigent des modes supérieurs de fonctionnement, le patient s'avère incapable d'y répondre de cette façon. »

– Kurt Goldstein pour lequel j'apporte les précisions ou les rappels succincts suivants qui peuvent nous intéresser en tant que Gestaltthérapeute : (1878-1965) neurologue et psychiatre allemand, pionnier de la neuropsychologie moderne. Il est à l'origine d'une théorie globale de l'organisme fondée sur la Gestalt-théorie qui a profondément influencé le développement de la Gestaltthérapie. Pour lui, la régression « part d'un état hautement différencié et articulé pour aller vers un comportement global plus informe » .

– Daniel Stern pour qui la régression est comprise comme une actualisation par l'individu d'un niveau de développement antérieur tandis que le niveau ultérieur est abandonné pour un certain temps.

– Hilarion Gottfried Petzold, né en 1944, psychologue allemand et l'un des co-fondateurs d'instituts de Gestalthérapie : « l'aptitude à régresser est une capacité centrale chez un ego sain. »

Nous voyons que ces différentes approches vont avoir des conséquences sur la façon d'envisager la psychopathologie. Les positionnements traditionnels renvoient à une croyance en une corrélation entre les phases du développement et une pathologie spécifique : de nombreux psychanalystes ont pensé qu'il était possible d'établir un programme chronologique du développement de la spécificité des phases étiologiques pour les différentes maladies psychotiques, borderlines et désordres névrotiques.

Winnicott conteste en 1965 l'équation qui consiste à relier troubles « précoces » avec trouble « profond » .

Les recherches modernes sur le développement psychologique de l'enfant battent en brèche les positions théoriques psychanalytiques.

Par ailleurs, Staemmler cite Stern qui parle d'un enfant « reconstruit » qui est fait de souvenirs, de nouvelles mises en actes présentes dans le transfert et d'interprétations guidées par la théorie.

D'autres ont dénoncé la simplification consistant à fixer à une phase la pathologie des patients. Cette approche ne correspondant pas à la complexité et à l'individualité des patients .

Modell, analyste, reconnaîtra en 1984 qu' « en psychanalyse, notre façon habituelle d'envisager la régression et les arrêts de développement peut simplement être embrouillée et butée. »

Les découvertes récentes conduisent à une incertitude quant à l'existence linéaire entre certaines phases du développement chez les enfants et des phénomènes psychopathologiques chez les adultes. Au lieu de considérer ce qui se présente en pratique comme une reconstruction de faits quasi objectifs, il est d'avantage question d'entendre ce qui se dit de la part des patients comme des constructions subjectives ou des contextes de significations qui sont synthétisés par le patient à partir de souvenirs, de récits faits par les parents et par d'autres personnes significatives, d'hypothèses qui comblent des lacunes, des résumés et autres transformations intellectuelles.

Cette évolution va avoir un impact sur la posture du thérapeute, aspect que Staemmler va développer dans la suite de son article.

● Approcher une conception gestaltiste de la « régression »

Staemmler va considérer l'aspect temporel de la régression en le rapprochant de la notion en GT d'ici et maintenant, inventé par Frank en 1939. Pour cela, il s'appuie aussi sur Perls pour qui rien n'existe que le maintenant et sur Lewin avec son principe de contemporanéité : « le comportement b au moment t est fonction de la situation S au moment t. » 1952. Lewin, par ailleurs dit : « il est important de réaliser que le passé psychologique et le futur psychologique sont des parties du champ psychologique existant à un moment t. La perspective temporelle change continuellement. Selon la théorie du champ, tout type de comportement dépend du champ total y compris la perspective temporelle de ce moment-là, et non pas, de plus, d'un quelconque champ passé ou futur et de ses perspectives temporelles. » 1952

Staemmler s'exprime dans ces mots : le passé et le futur d'une personne sont toujours en changement, d'instant en instant. Même si on parvenait à se remettre dans la perspective antérieure, ce serait une simulation mentale où la personne se comporterait comme si la perspective ultérieure n'existait pas .

On ne peut surmonter le dilemme du temps que si le développement d'une compréhension GT du phénomène régressif est fondé sur une approche phénoménologique.

Ce que j'en saisis personnellement, c'est que Staemmler reconnaît l'importance d'une posture phénoménologique et salue le nouveau paradigme introduit par Stern ? Est-ce vraiment conciliable ? Question à élucider.

La représentation des différents sens du soi de Stern :

On s'aperçoit que ce tableau est très différent du précédent : les différents sens du self se succèdent mais ne prennent pas la place du précédent et continuent à se développer tout au long de la vie. A la place de « phase », Stern parle de « domaine ».

Ainsi l'aspect temporel tel que l'envisageait le positionnement traditionnel, traduit par le premier schéma est remis en question par Staemmler. « Une personne n'a pas besoin de régresser au sens temporel du mot, car tous les domaines une fois qu'ils ont été formés existent toujours dans l' ici et maintenant et continueront à exister dans le futur. »

● Proposer une compréhension gestaltiste des processus régressifs

Pour Staemmler ce nouveau paradigme va avoir des conséquences sur le plan de la clinique :

– La phénoménologie de l'expérience est à prendre en compte

– La pression de la culture également : nos représentations de ce qui est enfantin ou adulte sont à considérer

– Veiller à la valorisation de l'expression verbale ou détriment de la prise en compte du corps

– Importance de l'incertitude cultivée

– Prendre une position herméneutique

Staemmler se dégage de la définition traditionnelle psychanalytique et pour cela parle de « processus régressifs » plutôt que de « régression ».

Pour lui, un processus régressif est une limitation transitoire ou durable de compétences acquises jadis en fonction de ses besoins dans la situation donnée. Cette limitation peut concerner les compétences qui ont été acquises durant les périodes précoces aussi bien qu'ultérieures du développement psychologique. On a vu qu'il prenait appui sur la représentation proposée par Stern.

Il admet que sa définition est plus restreinte que celle de la psychanalyse car il ne considère pas comme processus régressifs des phénomènes qui en psychanalyse seraient clairement vus comme de la régression : la capacité d'un adulte de jouer. Elle est aussi plus large car elle inclut des comportements figés comme la masturbation intellectuelle.

Il va mettre le phénomène de processus régressif en lien avec l'absence d'auto-soutien, sachant que selon Staemmler, l'auto-soutien est « la somme des capacités qu'une personne peut activer dans une situation donnée pour satisfaire un besoin donné. Un manque d'auto-soutien est constitué des capacités qu'une personne doit activer dans la recherche de satisfaction d'un besoin donné, mais soit elles n'ont pas été acquises soit/et elles n'ont pas été utilisées bien qu'acquises. »1993

C'est donc une question d'éthique pour Staemmler de n'induire en tant que thérapeute, ni de soutenir des processus régressifs chez les patients.

Après avoir lu attentivement cet article, il m'apparaît que ce qui est important pour Staemmler c'est le changement de paradigme. Stern introduit une complexité dans la représentation du développement avec l'introduction de ces différents domaines qui ne disparaissent pas les uns après les autres, qui se développent tout au long de la vie et qui peuvent être sollicités selon la situation donnée. Le processus régressif relève d'une fixation et d'une indisponibilité d'un des domaines dans la situation donnée.

Enrichie de ce travail d'élaboration de Staemmler, ce qui m'importe dans ma pratique et ma théorisation, c'est le délicat travail d'avancer phénoménologiquement dans la co-construction ou/et d'accompagner les stagnations durables ou passagères des figures avec mes patients afin de repérer ce qui pourrait ressembler à des processus régressifs en tant que limitation ou absence de liberté dans une situation donnée ou un type de situation donnée et de veiller en quoi je pourrais activer à mon insu ce genre de posture dans les différents moments de la situation thérapeutique. La théorisation de Stern, reprise par Staemmler m'intéresse dans le sens où elle nuance et différencie les sens du soi. Elle nourrit mon fond en amenant des concepts différents et peut m'amener à mon tour à faire de nouvelles hypothèses et à donner sens et signification à mon travail de thérapeute dans certaines situations dites communément de « régression ».

Bonne lecture, si à votre tour, vous souhaitez vous plonger dans l'article de Staemmler.

Autre article du même auteur dans le Cahier du Collège « Liens précoces, liens actuels » n°6, 1999.

Bernadette Godmer